De Roman Polanski à Kanye West en passant par Koffi Olomidé. De positions politiques improbables à actes immondes, beaucoup prennent conscience que l’artiste – l’habit – ne fait pas le moine. Dans cette ère de dénonciation et de revendications diverses, la question se pose : doit-on réellement juger un artiste pour ce qu’il est,en dépit de son art ?

“C’est philosophique ça”, répond mon père quand je lui donne le sujet de mon papier. Je laisse le soin au lecteur de le déterminer à l’issue de sa lecture. Mais effectivement, les questions plus ou moins profondes que je pensais rébarbatives en Terminale se sont révélées sources de profonde réflexion. Et en tant qu’adepte de culture, une en particulier me taraude : l’artiste a-t-il droit à un passe-droit?

Prenons l’exemple de Kanye West. À l’aube de la sortie de son neuvième album, Yeezus a tenu des propos extrêmement outrageants. Le fond de sa pensée est la suivante : être esclave était un choix. Vous avez bien lu. Si ces propos auraient choqué mais pas surpris de la part de Donald Trump, ils proviennent de la bouche d’un artiste très influent et d’afro-descendance. Ce qui consiste un sacré oxymore en soi. Mais soit, land of the free.

Rap Music artiste - Unsplash

D’artiste à idole

Intervient là une question essentielle : jusqu’à quel point dois-je soutenir un artiste dont l’art me transporte, mais dont les opinions me révulsent ? Jusqu’où s’arrête mon rôle de fan, au juste ? Survient alors dans l’art la dimension morale qu’on se refuse parfois à lui donner. S’instaure une légère gêne et instinctivement on réprime totalement sa volonté de juger. “Ce ne sont pas mes affaires après tout, du moment qu’il/elle fait du bon taffe” ou encore “mais on a tous droit à une deuxième chance, non?”. Se distancer à tout prix, être dans le politiquement correct toujours.

Ce procédé, même si l’on s’y refuse, collabore à l’élaboration d’une forme d’idolâtrie. L’artiste a de cela qu’il est intouchable, parce que considéré au-dessus de nous. “Nous” étant les personnes lambda sans aucun talent reconnu au final ; c’est bien ça oui, vos excellents talents de disc-jockey aux soirées familiales ne vous rapportant pas d’argent, inutile de demander de la reconnaissance. Ni qu’on efface votre casier judiciaire. Plus ils sont riches, talentueux et adulés, moins leurs plus gros secrets de polichinelle leur porteront préjudice.

Le terme idole a du sens quand associé à de jeunes pré-pubères. Pas pour d’esprits capables de plus de maturité et de réflexion.

Et notre argent dans tout ça ?

Inutile de le rappeler, notre société est capitaliste. Écouter sur Deezer, YouTube, Apple Music, ou équivalents revient à donner de l’argent à ces personnes. Quand on s’engage à le faire, on s’engage volontairement à faire prospérer un individu, pas seulement un artiste. Peu importe combien l’on souhaite être hypocrite envers soi-même. Dans ce cas, la frontière devient de suite moins flou.

Filmaking artist

Mais quid de notre décence morale ?

Ainsi que de notre dignité ? Et de notre honnêteté ? Franchement, en tant que noire et grande fan de Kanye West, ses propos m’ont profondément blessée. Mais que dire par exemple aux victimes de Roman Polanski ? Pense-t-on à elles quand on le défend publiquement ? Que ressentent-elles, lorsqu’on chante les louanges d’un grand réalisateur, qui n’est à leurs yeux qu’un bourreaux ? Ou la fille de Woody Allen ?

Traitons les artistes comme ils le méritent : comme des êtres humains lambda. Évitons une sacralisation d’hommes et femmes monstrueux.