L’année dernière, j’ai écrit un article sur les INCELS, des terroristes misogynes responsables de nombreux féminicides. Aujourd’hui, je m’attaque à une autre forme de violence faîtes aux femmes, les violences gynécologiques.

 

Ma gynécologue est une femme très gentille. Elle est douce, pédagogue et patiente.

Quand je vais la voir, elle me demande toujours si elle peut m’ausculter. Si je ne suis pas gênée à l’idée qu’elle me touche à certains endroits. Elle m’explique ce qu’elle fait, au moment où elle le fait, et elle me rassure quant aux trucs bizarres que mon corps fait parfois. Elle ne me juge jamais.

 

Naïvement, je me suis dis que tous les gynécologues étaient comme ça. C’est un peu pareil que quand on rencontre un médecin, on se dit que c’est une bonne personne. C’est ce principe selon lequel certaines professions imposent le respect, voir l’admiration, car ce sont des métiers qui touchent directement au bien être ou à la santé des êtres humains.

 

On pourrait s’attendre à ce qu’un médecin dédié à la santé des femmes ait de la bienveillance à leurs égards. Il y’a quand même 10 ans d’études à se farcir, donc il faut être un minimum motivé. Il faut le vouloir quoi. On ne devient pas gynéco par hasard.

 

Du coup, je ne trouve pas ça dingue d’attendre d’un gynécologue qu’il fasse preuve de compréhension, d’empathie, d’écoute envers ses patientes. Parce que sinon je ne vois pas bien comment les soigner correctement. Question de logique, non ?

Et pourtant.

Depuis deux-trois ans, on entend parler d’une nouvelle forme de violences faîtes aux femmes, jusqu’alors passée sous silence.

Les violences gynécologiques.

 

Les violences gynécologiques et obstétricales désignent tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé, qui n’est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la patiente.

 

Pour que tu comprennes bien la suite des évènements, et parce que c’est primordial de connaître ce terme, je vais t’expliquer ce qu’est un consentement libre et éclairé.

 

Le consentement, c’est donner son accord. Pour qu’il soit libre et éclairé, ce qui est essentiel aussi bien en médecine que dans la sexualité*, il faut que l’accord soit donné sans pression extérieure, et qu’il soit donné en pleine possession de ses moyens, et que les informations aient toutes été clairement énoncées. En gros, faut que tu saches dans quoi tu t’engages, et que tu sois en état de le comprendre, et de le dire.

*pour ce qui concerne la sexualité, c’est pareil sauf qu’il faut rajouter continu, c’est à dire qu’il faut être d’accord tout du long.

 

Si à toi cela te semble normal et logique : tant mieux ! Ton cerveau fonctionne correctement.

On pourrait donc imaginer (soyons fous) que les médecins, en l’occurrence ici les gynécologues, comprennent et appliquent tout ça.

 

Et bien ce n’est pas toujours le cas.

Depuis le début du mouvement #MeToo, la parole des femmes se libère, et de (très) nombreux témoignages ont fait surface. Des femmes, qui expliquent comment elles ont été maltraitées par le corps médical.

 

DES TÉMOIGNAGES GLAÇANTS

 

Je pourrais te raconter l’histoire de Ania, 26 ans, qui, après une épisiotomie pratiquée sans son consentement (l’épisiotomie est un acte chirurgical consistant à ouvrir le périnée au moment de l’accouchement afin de laisser passer l’enfant sans déchirure) s’est rendue compte que le chirurgien lui avait fait le « point du mari » en la suturant.

Le point du mari, c’est lorsque l’on recoud un point de trop l’entrée du vagin d’une femme, pour qu’ensuite, lorsque monsieur s’insère, il prenne plus de plaisir, car « plus serré ».

Oui, tu as bien lu. A notre époque, des médecins suturent des vagins plus qu’il ne faut, sans le consentement libre et éclairé de ces dames, pour le plaisir des maris.

La souffrance physique constante et le traumatisme que cela implique chez les femmes ? Qu’importe, monsieur prend plus de plaisir.

C’est ainsi que raisonnent certains gynécologues. Et ce ne sont pas quelques cas isolés. Enormément de femmes en France souffrent de cette infamie qu’est le point du mari.

 

Je pourrais te raconter l’histoire de Sophie, 47 ans, à qui, après trois accouchements et trois épisiotomies injustifiées (et quelques points du mari) on expliquait que si elle avait mal pendant les rapports, c’est parce qu’elle n’y mettait pas du sien.

 

Je pourrais te raconter l’histoire de Benjamine, 17 ans, à qui, lors d’un frottis injustifié, son gynécologue a demandé de se masturber pour qu’elle mouille. Comme si le lubrifiant n’existait pas.

 

Je pourrais te raconter l’histoire de Dal, 32 ans, à qui, lors d’un examen pelvien, on a proposé un plan à trois, parce qu’elle était lesbienne. On abuse à peine du rapport d’autorité soignant/soigné. Et c’est toujours une bonne idée de proposer du sexe à quelqu’un lorsqu’on enfonce une sonde dans son vagin.

 

Daria, 36 ans, subit régulièrement des jugements liés à son poids lors de ses consultations gynécologiques. « Ah, mais vous avez des rapports sexuels vous ? Sans déconner ? » ou encore « De toute façon, ça m’étonnerait que je vois à travers le gras » mais aussi « Si je vous fais mal, c’est de votre faute, vous êtes trop grosse ! »

 

Il y’a aussi Marion, 29 ans, qui a subit 10 ans de réflexions infantilisantes. « Vous êtes trop douillette » « Y’en a marre des hystériques » « La douleur c’est dans la tête » « Cessez vos conneries, on sait que vous faites semblant » « Si vous n’avez pas de compagnon officiel en ce moment, on s’en fiche que vous ayez mal pendant les rapports ! ». Il a fallu 10 ans à Marion pour trouver un bon praticien, qui lui a diagnostiqué une très grave endométriose*.

 

* L’endométriose est une maladie gynécologique fréquente, liée à la présence de muqueuse utérine en dehors de l’utérus, provoquant de fortes douleur, principalement pendant les règles, et/ou de l’infertilité.

 

Et puis il y’a la fois où je suis allée chez un autre gynécologue que le mien pour demander une ordonnance pour ma pilule, et où il m’a dit que « la meilleure contraception, c’est de fermer les cuisses ».

 

Des témoignages comme ceux-là, il y en a des milliers.

 

” Je ne veux plus qu’on me touche ” Ania, 26 ans, victime de violences gynécologiques.

 

De ses 15 à 45 ans, une femme aura approximativement 50 rendez vous chez le gynécologue.

Le caractère très intime de ces consultations n’est pas assez pris en compte. Le corps médical est encore formé de manière très paternaliste et autoritaire, au mépris des relations humaines.

 

Par ailleurs, ces quarante dernières années, le nombre de maternités est passé de 1700 à 500. Cette diminution est vécue par les sages-femmes et les médecins comme un véritable frein à une relation bientraitante. Les médecins vont plus vite, plus fort, plus mal. Et les femmes en souffrent.

Bien sûr, tout le corps médical n’est pas maltraitant. Et j’ose espérer qu’il ne l’est jamais intentionnellement. Il n’empêche, les chiffres et les témoignages sont légion.

Propos stigmatisants, examens brutaux, voire agressions sexuelles, le rapport rendu en juin 2018 par le Haut conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE) révèle que les violences gynécologiques et obstétricales sont loin d’être des “faits isolés”.

 

LE CHANTAGE DU SYNGOF

 

En mars 2019, le Syndicat National des Gynécologues obstétriciens de France (Syngof) a brandi la menace d’une grève des interruptions volontaires de grossesse (IVG), comme moyen de pression sur la question de leurs fonds de garantie.

Des médecins dédiés à la santé de la femme menacent… la santé des femmes.

Ce sont près de 1600 gynécologues adhérents au Syngof qui revendiquent être prêts à arrêter la pratique des IVG, pour faire pression sur le Ministère de la Santé afin de régler le cas de quinze médecins condamnés à de lourds dommages pour erreur médicale.

Ce délit d’entrave à l’IVG, contraire à toute déontologie médicale, pique les Françaises comme un rappel, un rappel très douloureux.

 

Simone de Beauvoir disait : « Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devez rester vigilantes toute votre vie durant. »

Et bien. C’est qu’elle n’a pas tord. Pour protéger leurs intérêts financiers, certains gynécologues sont prêts à prendre nos utérus en otages.

 

Ce n’est pas nouveau. Pour mémoire, Bertrand de Rochambeau, le président du Syngof – qui est le plus important syndicat de gynécologues de France -, a pris personnellement position contre l’avortement. Etonnant non ? Et pourtant. Et la loi est malheureusement derrière tous ces gynécologues pro-vie : la clause de conscience autorise tout médecin à refuser de pratiquer un geste médical contraire à ses convictions, sauf si un pronostic vital est engagé.

Fort heureusement, le Ministère de la Santé et l’Ordre national des médecins de France ont fermement condamné le chantage du Syngof.

 

UNE MÉDECINE PATRIARCALE ?

 

On peut s’interroger : pourquoi vouloir devenir gynécologue si l’on refuse aux femmes le droit de disposer de leur propre corps ? Pourquoi devenir « médecin des femmes » si l’on ne souhaite pas leur bien-être et leur sécurité, et si l’on est prêt à les menacer directement à des fins monétaires ?  De quel droit certains gynécologues se permettent de modifier le corps des femmes de manière aussi cruelle qu’en pratiquant le point du mari ?

 

Les gynécologues qui maltraitent les femmes et refusent de pratiquer l’IVG devraient être interdits d’exercer. En France, l’IVG est un droit, et je ne comprends pas pourquoi devenir gynécologue si l’on refuse de le pratiquer. Pour la simple et bonne raison que la médecine n’appartient pas aux médecins. La santé est un sujet de société qui nous concerne tous et toutes. De même que si un pharmacien refuse de délivrer une pilule du lendemain à une patiente, il devrait fermer boutique. Le droit à l’avortement, le droit de disposer de son corps : c’est censé être acquis.

 

Cette domination qui s’exerce sur le corps de la femme par le corps médical est terrifiante. Même chez le docteur, le patriarcat ne peut pas nous laisser souffler cinq minutes ?

Et à tous ceux qui oseraient dire « Il n’y a pas mort d’homme », je leur répondrai que non, en effet, seules des vies de femmes sont en jeu.